Journal – 35 – La défense de Klaus Barbie – ( 09/04/2025)

Antenne 2 diffusait hier le procès de Klaus Barbie qui se tint à Lyon en 1987. Le chef de la gestapo de Lyon entre 1942 et 1944 avait été exfiltré d’Allemagne en 1945 par les USA comme ils le firent pour d’autres nazis, en particulier les scientifiques et les spécialistes des services de police et du renseignement dont ils avaient besoin pour combattre l’ennemi désormais communiste. Barbie fut donc envoyé en Bolivie où il travailla sous un faux nom pour la Junte militaire alors au pouvoir. La démocratie revenue, il fut extradé en France où il fut jugé quarante ans après les faits qui lui valaient l’accusation de crime contre l’humanité, entre autres, l’arrestation et la déportation d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, en particulier les enfants d’Izieu.
Témoignèrent des hommes et des femmes de Lyon rescapés des camps, qui avaient été arrêtés et torturés par Barbie et ses acolytes. Un indicible, exposé au tribunal dans la sidération.
En face des nombreux avocats de la partie civile et du procureur, l’avocat de la défense, Jacques Vergès, seul. Klaus Barbie amené depuis sa cellule, nia être qui il était, indiqua qu’il comparaissait en violation du droit, se tut et sur le conseil de son avocat, refusa de participer aux débats comme il en avait le droit. A l’exception d’une confrontation qui lui fut imposée, il resta donc dans sa cellule pendant les débats.
Jacques Vergès, demeura donc seul et tout, dans son attitude, son regard, indiqua qu’il jouissait de cette situation du « seul contre tous ».
L’accusation la plus importante visait la déportation des 44 enfants juifs réfugiés dans une maison dans la commune d’Izieu (Isère) et qui furent assassinés à Auschwitz. Cette maison est désormais transformée en musée. Il y a quelques années, j’ai emmené un de mes petits-fils qui m’a encore dit récemment la prégnance de cette visite.
La preuve de la responsabilité de Barbie fut apportée par Serge Klarsfeld qui trouva le télex envoyé par le SS à Berlin pour rendre compte de l’opération.
Quelle défense possible après les témoins qui, tous, avaient décrit la cruauté du SS ?
Au président du tribunal qui leur demandait comment, après quarante ans, ils pouvaient être sûrs de reconnaître celui qui, au début, niait être Barbie, tous répondirent « le regard et le sourire ».
Le regard et le sourire tels qu’ils apparurent dans les images retransmises par la caméra qui, sur décision de Robert Badinter, filma le procès : l’insupportable expression d’une jouissance. Cet homme qui avait torturé et tué, dans des conditions effroyables – il déclara, à la fin, qu’il avait seulement combattu les résistants pour qui il avait du respect – qui avait envoyé à la mort les 44 enfants d’Izieu – jouissait de sa jouissance et s’appliquait à le montrer. Comme si certaines connexions de sensibilité n’avaient jamais été établies.
Quelle défense ?
J. Vergès s’entoura au moment de la plaidoirie – deux jours – de deux collègues, l’un algérien, l’autre Noir,
Sa défense fut une attaque du colonialisme français dont ils rappelèrent les exactions et les massacres. Un pays chargé de ces crimes n’était pas habilité à juger un soldat qui avait obéi aux ordres en tant de guerre. J. Vergès termina en demandant la relaxe.
L’argument et ce qui le sous-tendait.
L’argument touchait un réel dont, par exemple, les massacres en Algérie, à Sétif, Guelma et Kherrata dans le cadre des célébrations de la fin de la guerre, le 8 mai 1945. L’assassinat d’un manifestant à Sétif brandissant un drapeau algérien déclencha un processus meurtrier qui dura jusqu’à la fin de juin (200 européens tués, entre 5000 et 30000 Algériens).
L’argument avait ceci de troublant qu’il mettait sur la table la problématique de la colonisation qui n’a jamais été construite par le pouvoir politique ni citée à comparaître, et qu’il aboutissait à la justification de la relaxe pour une série de crimes commis dans le cadre d’une entreprise d’extermination raciste, au motif d’une autre série de crimes commis dans le cadre d’une entreprise présentée comme analogue.
Autrement dit, est-ce que le nazisme et le colonialisme peuvent comparaître dans le même box des accusés pour le même procès ?
Ce qui le sous-tendait ?
Dans sa plaidoirie, l’avocat alla jusqu’à contester le témoignage d’une femme qui raconta comment, après l’avoir fait déshabillée, Barbie s’amusa d’elle avec un chien. Il ne se contenta pas de l’hypothèse pure, il posa crument la question de la position de la femme, de ce qu’il fallait supposer d’odeurs, donc de consentement de la femme pour que le chien soit excité.
Cette femme, il le savait, était dans la salle avec ses petits-enfants.
Ce qui sous-tendait l’argument colonialiste et, au-delà de l’argument, son acception du dossier – avec apparemment l’argent d’un banquier suisse – . était ce qu’il donnait à voir depuis le début : la jouissance du seul contre tous, l’expression notamment d’un narcissisme qui rappelait celui de l’accusé et qui se compliquait de sadisme.

Laisser un commentaire