Hier soir, donc lundi, deux insupportables illustrés par deux films.
D’abord, celui de R. Polanski, J’accuse, que j’avais vu à sa sortie (2019) et que j’eus envie de revoir.
Ensuite un documentaire consacré à Beaune-la Rolande (Loiret).
Le film de Polanski emprunte son titre à l’intitulé que choisit E. Zola pour son article (publié dans L’Aurore) où il dénonça la machinerie militaire et politique mise en route pour refuser de reconnaître l’innocence du capitaine Dreyfus qu’un jugement avait envoyé à l’Ile du Diable après sa condamnation pour haute trahison.
Il raconte comment le commandant Picard, d’abord persuadé de la culpabilité de Dreyfus (comme l’avait été Zola et beaucoup d’autres, tant la culpabilité semblait solidement établie) parvint peu à peu à découvrir qu’il était innocent et le courage dont il fit preuve en s’opposant à sa hiérarchie qui tenta de le faire taire en l’éloignant avant de l’envoyer en prison.
Ce premier insupportable, c’est la machine– en l’occurrence celle de l’institution militaire couplée à la machine politique – dont le fonctionnement permet de comprendre comment on peut devenir anarchiste et aller poser des bombes.
Le second, d’une autre nature, peut-être plus insupportable encore que le premier, concerne, par le biais d’un individu, une strate de l’humanité, qu’on peut appeler la saloperie… je ne trouve pas d’autre mot. Salop (d’où vient saloperie = qui est sale), s’écrit aujourd’hui salaud.
Beaune-la-Rolande fut, avec Pithiviers et Jargeau, une commune du Loiret choisie pour la construction, en 1939, d’un camp prévu pour les futurs prisonniers allemands et dont les premiers occupants, en 1940, furent donc des soldats français.
Le gouvernement de Vichy – c’était vraie la France, officielle, de l’époque, celle d’ « on est chez nous ! » et de « préférence nationale ! » – y enferma ensuite les juifs, dont ceux de la rafle du Vel d’hiv, avant leur envoi dans les camps d’extermination nazis.
J’ai vu et écouté les témoignages de cette dame âgée qui pleurait en évoquant ce que vit l’enfant qu’elle était alors depuis la fenêtre du grenier de la maison de ses parents qui offrait une vue dégagée sur l’intérieur du camp. Celui de ce vieil homme maintenant, encore solide, encore puissant, qui raconte comment il parvint à s’évader en se glissant sous le grillage du camp, et qui pleurait, là, devant les lycéens émus auxquels il décrivait cet impensable pour l’enfant qu’il était, impensable toujours pour l’adulte qu’il était matinenant, ce camp, antichambre de la mort programmée, et qui fut administré et surveillé par des gendarmes de la vraie France d’alors.
Ces gendarmes de la vraie France d’alors arrachèrent les petits enfants des bras de leurs mamans, des mamans qu’ils déshabillèrent devant leurs enfants parce qu’ils s’accrochaient à leurs vêtements. Je répète et je répèterai toujours qu’ils arrachèrent les enfants des bras de leurs mamans qu’ils déshabillèrent devant eux parce qu’ils s’accrochaient à leurs vêtements. Mais enfin, monsieur, c’étaient des juifs et c’étaient les ordres, et les ordres étaient ceux d’une logistique pourtant facile à comprendre : les mamans, c’étaient des juives, monsieur, devaient être embarquées seules et les premières dans les wagons à bestiaux qui les conduiraient à Auschwitz pour y être gazées. La machine, encore, pour abdiquer sa conscience et sa liberté.
Et puis, il y eut ce type, là, avec ses moustaches en crocs, sa barbichette et ses lunettes rondes, ce type présenté comme un historien local, ce type avachi dans son fauteuil en face de la caméra, qui se donnait des airs de savant, qui feuilleta devant nous les pages d’un livre qu’il avait publié, un livre illustré de photos anciennes de Beaune-la-Rolande, un livre dans lequel il ne dit rien du camp, rien, pas un mot, pas le moindre mot, et qu’il clôt avec la phrase « Il a toujours fait bon vivre à Beaune-la-Rolande ! », ce type, là, qui regarde sans sourciller l’œil de la caméra, et qui déclare « J’assume », avec le même langage de salaud qui fit écrire à Zola « J’accuse ! ».