Journal 114 – Le problème et la problématique – (04/12/2024)

C’est une question que j’ai souvent abordée dans le blog et dont la caractéristique essentielle est qu’elle est sans cesse d’actualité, quels que soient les sujets.
Aujourd’hui, mercredi 4 décembre, la probabilité la plus forte est qu’une motion de censure sera votée par la gauche (Nouveau Front Populaire) et l’extrême-droite (Rassemblement National), avec pour effet la démission du gouvernement.
A première courte vue cette conjonction peut paraître bizarre, anormale, contre-nature, surréaliste et j’en passe (c’est le discours explicite d’E. Macron, implicite de M. Barnier – l’un et l’autre renvoyant à une «morale ») puisque, et toujours à courte vue, ces forces antagonistes, radicalement opposées, vont dire par ce vote qu’elles sont d’accord, et d’accord non sur un « détail » de la vie pratique (comme le remboursement des fauteuils roulants des handicapés – le vote, unanime a eu lieu hier) mais sur une question politique.
Oublions la courte vue.
Si je dis « NFP et RN sont d’accord sur un désaccord avec le projet de budget financier (sécurité sociale) », c’est un problème, et si je dis, ce désaccord sur ce projet signifie autre chose que ce seul désaccord ponctuel, là c’est une problématique : problème tend à isoler l’événement, à le considérer en soi, alors que problématique vise à le situer dans un processus, autrement dit à prendre en compte ce qui en fait le composant d’un ensemble d’autres problèmes et dont les acteurs ont plus ou moins conscience.
Pour préciser cette problématique : ce matin, un directeur de recherche au CNRS – Luc Rouban – invité aux Matins de France-Culture (7 h 40 faisait le commentaire suivant « On est arrivé à un moment où on a perdu les illusions qu’on avait pu émettre sur un parlementarisme renouvelé, sur la capacité de créer des coalitions solides, sur l’idée que la 5ème République allait basculer sur un nouveau mode plus parlementaire, moins présidentiel, et finalement on a vu, on a entendu E. Macron dans son allocution avant les JO [ après les élections législatives ] dire qu’il laissait le jeu ouvert aux acteurs politiques, aux acteurs parlementaires, et à eux de décider de proposer quelque chose. Et là, quand même, on arrive à un échec pas seulement d’E. Macron, mais de cette solution parlementaire qu’on croyait être la solution à la crise démocratique française. Puisque le modèle parlementaire de coalition, de compromis ne fonctionne pas, eh bien on retourne vite à la réalpolitique, c’est-à-dire aux rapports de force . »
C’est un très bel exemple du déni de problématique.
Le problème (absence de majorité absolue, absence de compromis, blocage) est présenté comme un événement qui existe en soi, en-dehors d’une histoire [idem pour ceux qui font du 7 octobre 2023 le début de l’affrontement Israël/Palestiniens ] et dont la signification lui est intrinsèque.
La problématique rappelle que les élections législatives se sont déroulées dans la conception « majorité absolue » qui prévaut depuis soixante-dix ans et non dans la conception « parlementarisme de compromis » absente de l’histoire de la 5ème République. Autrement dit, la politique du compromis ne peut pas être un choix par défaut (de majorité absolue, donc une question arithmétique) mais elle dépend d’une culture politique qui joue en amont de l’élection en modifiant le discours des partis, l’enjeu et la dramaturgie de l’élection, puisque les accords entre forces politiques font partie de l’enjeu.
De plus, dans l’esprit de la 5ème République, le Président choisit un premier ministre dans les rangs de la force politique arrivée en tête. Or, E. Macron a choisi un membre d’une force politique minoritaire.
Je retrouve donc la problématique initiale : dès le début de la législature, le NFP et le RN ont été réunis par le choix du président dans un déni de pratique démocratique habituelle et c’est ce dénominateur commun qui constitue la problématique dans laquelle se situe le problème du refus du budget de la sécurité sociale. C’est en quoi il n’y avait aucune possibilité de compromis essentiel (le budget est le signe de choix fondamentaux) en ce sens qu’il reviendrait à avaliser le déni du président de la République : autant dire, nous n’existons pas.
La seule réponse présidentielle adéquate et juste, était de nommer un membre de la formation arrivée en tête (NFP), ce que le président a refusé au motif que son gouvernement serait mis en minorité. Ce qui s’appelle avoir la réponse avant la question.
Autrement dit, il en a fait un problème (en l’occurrence erroné). La problématique : respecter le résultat des élections dans le cadre du processus engagé par la dissolution, nommer un ou une premier ministre de gauche et laisser se poursuivre le processus, quels qu’en soient les effets, parce qu’il n’est pas possible de savoir quel problème nouveau posera une telle expérimentation (conforme à la règle démocratique admise) avant qu’elle n’ait été tentée, donc quelles idées nouvelles elle pourra produire.

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