Journal 63 – La culture – (29/06/2024)

Ce matin, lever tôt, juste après le soleil qui profite de la fin juin pour tirer le jour en longueur. Ce n’est pas tout à fait les nuits blanches de Saint-Pétersbourg mais quand même. Nous sommes le 29 juin 2024. Demain, ce sera le 30, le dernier jour du mois et peut-être aussi, probablement sans doute, le début de la fin d’un processus.

Il y a quelques jours, j’écoutais pour la nième fois la 3ème symphonie de Mahler en regardant pour la première fois, sur la chaine Mezzo, son interprétation par Bernard Haitink (mort le 21 octobre 2021), chef d’orchestre néerlandais attitré du Concertgebouw d’Amsterdam et dirigeant ici l’orchestre philarmonique de Berlin.  Je lui dois ma découverte du Don Giovanni de Mozart.

Le 4me mouvement commence par ce texte (extrait du Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche) interprété par une mezzo-soprano :

« Ô homme prends garde !

Que dit minuit profond ?

« J’ai dormi, j’ai dormi —,

d’un rêve profond je me suis éveillé : —

Le monde est profond,

et plus profond que ne pensait le jour.

Profonde est sa douleur —,

la joie — plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : Passe et finis !

Mais toute joie veut l’éternité —,

— veut la profonde éternité ! »

Le début n’est pas une aria, il n’y a pas vraiment de mélodie, mais une note, une seule note chantée, étirée, dans une modulation de tonalité mineure. Ce n’est ni triste ni dramatique, seulement tragique. Une illustration parmi d’autres de ce qu’est sans doute la musique : sans la médiation du langage des mots (littérature) et sans la représentation (peinture), l’expression simultanée de l’esprit et du corps dans le discours de la coïncidence.  

De ce point de vue, toute musique est tragique.

C’est peut être ce qui explique qu’à un moment de cette diffusion, j’aie glissé un pied en-dehors de la sphère de la sensation pour mettre en regard de ce que j’écoutais, le malheur du monde, au Soudan, en Ukraine, dans le conflit entre Israël et les Palestiniens, celui de la haine, du ressentiment, de toutes ces passions tristes libérées qui constituent le discours discriminatoire et désinhibant de l’idéologie d’extrême-droite qui s’installe un peu partout.

D’un côté, la beauté du tragique de la musique, de l’autre, les drames qui sont la négation du tragique, une des expressions de son déni.

En témoignent la quasi absence de l’enseignement de la musique, de la démarche philosophique, de la pratique sportive (surtout non compétitive), alors que la vie ordinaire des gens ordinaires dit l’importance des unes et des autres qui sont ainsi laissées dans le domaine de l’empirisme et de toutes les démesures.

France Culture et Le Monde ont abordé ces jours-ci la question de la place donnée à la « culture » dans les programmes des partis politiques pour constater qu’elle était pratiquement absente à droite et à l’extrême-droite alors que la gauche proposait d’augmenter sensiblement son budget ministériel.

Mais est-ce que la « culture » – celle du patrimoine que privilégie l’extrême-droite et celle de la création que privilégie la gauche – a une quelconque importance dans l’enjeu électoral, sinon par ce qu’elle vient conforter des idéologies et des convictions ?

Cette distinction absurde (patrimoine / création) et l’exemple qui va suivre peuvent nous aider à comprendre en quoi « culture », tel qu’il est entendu, est une expression du déni.

Dans une de ses « humeurs du jour » G. Erner se désolait d’une vidéo de propagande électorale d’un candidat de gauche (tendance LFI). Je l’ai regardée : déclinant sur le mode du jeu-vidéo le principe du jeu de massacre de la fête foraine, elle est l’expression non du degré zéro de la politique mais du non-politique. Affligeante et débile, donc,  révélatrice de la réduction de la pratique politique aux slogans destinés à l’exacerbation des passions. L’expression du mépris de ceux à qui elle est adressée. Le tract du candidat du NFP dans ma circonscription (député sortant tendance LFI) ne vaut pas mieux.

Le journaliste termine son billet en citant la formule de Marx « Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font » et il conclut « Marx aurait pu ajouter : ils ne sont pas obligés de persister à l’ignorer. »

Sous une forme autre,  c’est la même affligeante débilité, sauf que ce discours est présenté avec le sérieux et la gravité de la pensée où elle n’est pas. « Ils ne savent pas » est un constat et non un jugement moral des intentions. Autant reprocher au créateur du moteur à explosion d’avoir « persisté à ignorer » l’impact de la circulation automobile sur le climat.

Toute décision est, avec sa part d’inconscient, la mise en route d’un processus constitué d’un enchainement de causes et d’effets, attendus ou pas,  qui deviennent eux-mêmes des causes, et ainsi de suite. Un couple qui « fait une histoire » en se constituant ne « sait » évidemment pas quelle sera l’histoire qu’il crée.

Si la culture est l’implication de la pensée (en tant que création de problématiques) dans un objet, quel qu’il soit, le déni de l’objet est un déni de la culture, surtout s’il est ce qui constitue la spécificité de l’être humain.

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