Lettre à Guillaume Erner

Guillaume Erner est le producteur et animateur de l’émission quotidienne Les Matins de France Culture. Il a plusieurs fois précisé qu’il était juif.

Un peu avant le journal de 7 h 00 il fait part de son « humeur du jour », un billet d’une ou deux minutes. Celle d’aujourd’hui avait pour objet « la bête immonde », invoquée par les adversaires du RN.

Voici la lettre que je lui ai envoyée sur le site de France Culture.

Monsieur Erner,

Votre « humeur du jour » du vendredi 21 juin m’incite à vous soumettre ce point de vue.

Je vous cite : « La bête immonde n’est plus un repoussoir (…)  La culture politique du RN n’a rien à voir avec les religions séculières du 20ème siècle en général et celle du maréchal en particulier. (…) Convoquer la bête immonde, ça ne convainc plus grand monde et c’est surtout se tromper de monde. »

1 ° « Bête immonde » est une traduction/interprétation du « ça » de la réplique « L’utérus est encore fertile d’où ça a rampé » (Brecht – La résistible ascension d’Arturo Ui – 1941).

La question est de savoir quel est ce « ça / bête immonde » et où il se loge. Affirmer que « la bête immonde » a été le « repoussoir » qu’elle n’est plus, signifie que l’expression désigne finalement quelque chose de l’ordre de la métaphore, qui aurait fonctionné et qui ne fonctionne plus. Un peu comme le diable, aujourd’hui.

2° « La culture politique du RN » est un début de réponse à la question : vous faites du RN un parti qui a une « culture politique », et que vous différenciez des « religions séculières du 20ème siècle en général » (fascisme, nazisme, communisme), ce qui revient à dire qu’ il n’a rien à voir avec la « bête immonde ». [Vous remarquerez que mettre dans le même sac « religion séculière » le nazisme et le communisme demanderait quelques précisions, ne serait-ce que parce que le communisme a implosé de lui-même, alors qu’il a fallu une guerre mondiale pour arrêter le développement du nazisme.]

« et celle du maréchal en particulier ». Quelle était l’essence de cette « religion séculière en particulier », sinon le mythe de l’identité nationale ? Vous n’avez pas oublié les lois antijuives ni la rafle du Vel d’Hiv qui ont visé et conduit dans les camps d’extermination des hommes, des femmes et des enfants au motif qu’ils étaient juifs, autrement dit d’une identité qui n’était pas conforme.

Quelle est l’essence du discours du FN puis RN, sinon le même mythe de cette identité nationale ?

4° « Convoquer la bête immonde, ça ne convainc plus grand monde et c’est surtout se tromper de monde ». Au-delà du jeu avec les mots, il y a la confirmation de votre définition : la «bête immonde » est une sorte d’épouvantail obsolète et contreproductif. Autrement dit, l’idéologie qui a produit le nazisme, cette bête immonde,  est datée, contingente.

Maintenant : que se passe-t-il si on définit le « ça / bête immonde » de Brecht,  non comme un extrinsèque mais un intrinsèque de l’individu humain ?

Ce qui peut se formuler ainsi : le « ça / bête immonde » n’est pas allemand du 20ème siècle,  il est en nous tous, juifs, non juifs, peu importe. La « bête immonde » est tapie quelque part en nous, se nourrit de nos peurs et de notre angoisse liées à la conscience spécifique que nous avons de notre fin, et elle se réveille, à bas bruit avant de mettre en route une machinerie collective, quand nous envahit ce que j’appellerais la désespérance (ce qui demande un développement), quand tout est noir, qu’il n’y a plus de fenêtre à ouvrir et que ressurgit alors la solution du bouc émissaire.

Si elle s’est exprimée sous la forme du nazisme à un moment donné de l’histoire, elle est toujours là, sous des formes d’expression différentes, mais ce qui la constitue ne varie pas : le rejet de « l’autre » défini par le mythe « identité nationale » et son corollaire d’application concrète « préférence nationale ».

Ce qui varie, selon les moments de l’histoire, ce sont ses modes d’expression, dont personne ne sait à l’avance quelles en seront les modalités. Combien d’Allemands qui ont voté pour le pari nazi en 1932 imaginaient qu’ils votaient pour une guerre mondiale et des camps d’extermination ?

« Se tromper de monde » rejoint d’une certaine manière le discours de Serge Klarsfeld qui affirme que le RN est un parti projuif.

Il y a là quelque chose qui s’apparente à de la fascination.

Le mythe de l’identité nationale s’adresse aux passions tristes de l’individu enveloppées dans le manteau tricolore d’un patriotisme de discrimination qui finit toujours, un jour ou l’autre, par frapper le bouc émissaire historique que sont les juifs.

Le RN n’est pas un « parti politique » mais l’expression électorale d’une pathologie collective.

Cordialement.

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