Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (6 – fin)

Les deux premiers mots de la strophe 18 annoncent le renversement de la poésie en tant qu’outil de libération /liberté, par la poésie elle-même, avant son rejet définitif, quatre ans plus tard.

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses                              18

N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Or moi indique ce renversement (or signifie une opposition) et précise son origine : moi.

A la différence du Moi sujet actif de la strophe 3, ce Moi est devenu objet (perdu, jeté, carcasse) – Monitor est une canonnière américaine, Hanses désigne des compagnies maritimes.

L’environnement « cheveux des anses » « ouragan » « éther sans oiseau » est celui d’un monde à la fois fantastique, dangereux et inquiétant.

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,                                  19

Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Libre prend donc une signification teintée de vanité (à quoi bon ?)

>… fumant,  monté de brumes vi/o/lettes : quelque chose d’impressionniste.

Comprendre : le ciel… comme un mur qui portedes lichens

L’apposition « confiture exquise aux bons poètes » sonne comme un mot d’enfant que vient pervertir morves d’azur.

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques                       20

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Courais (imparfait de durée, sinon d’habitude) annule – dans l’attente qu’il prolonge du verbe principal, à la fin de la strophe suivante – l’effet dynamique du Je courus ! (planche folle souligne le moi objet)et les deux appositions (taché / escorté) contribuent au renversement annoncé, la première par son sens, la seconde par l’image funèbre (hippocampes noirs). Les deux derniers vers rappellent l’ouragan (entonnoirs, que je ne trouve pas vraiment très réussi,  insiste sur les trombes : coups de triques).

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,   

Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

L’ivresse de l’aventure est bien finie :   tremblais (à rapprocher de carcasse) vide les figures, mythique (Béhémot est un monstre biblique) et gigantesque (un maelstrom est un tourbillon)  de leur dimension épique (geindre, épais), et fileur éternel précise, par son rapport avec un monde devenu banalement réel (immobilités bleues), la vanité suggérée dans la strophe 19 (libre).  

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,                     22

Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Sous-entendre Moi qui = et pourtant J’ai vu… !

Passage de la mer à la contemplation du ciel (archipels sidéraux – ciels délirants – Million d’oiseaux d’or) dans la recherche du lieu possible de régénération : ô future Vigueur.

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.                              23

Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Strophe de la désillusion. L’enfant, par l’expression du sentiment (Mais, vrai, j’ai trop pleuré !), le poète par les oxymores de connotations ( lune atroce, soleil amer), et l’appel de la mort (dernier vers – la mer n’est plus celle du Poème mais des noyés).

Les deux dernières sont l’expression à la fois (24) de l’attachement – non explicité – à ce qui a généré le besoin de partir (essentiellement, la mère et le rapport ambivalent) et de la vanité de la poésie (25)

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche                                      24

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Contraste entre l’immensité de l’espace fantasmé traversé et sa réduction au réel désolant.

> flache : flaque  

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,                          25

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Retour aux deux premières strophes avec une différence majeure : le bateau redevenu ce qu’il était ne peut plus vivre une nouvelle aventure (3 premiers vers) ni rester au port (4ème vers : les pontons sont des bateaux immobiles transformés en prisons). Autrement dit, une impasse.

                                                           —

L’adolescent n’écrit pas parce qu’il a la maîtrise de la langue, mais c’est parce qu’il a besoin de l’écriture qu’il en a la maîtrise, et depuis qu’il sait tenir un porte-plume.

Son balai de sorcière, dont il sait qu’il ne permet pas de voler.

La création et, dans l’acte de création, la question du rapport avec le réel qu’il est censé modifier, et qu’il ne modifie pas, constituent la dialectique de ce poème.

On connaît la suite et la fin : la tentative d’une révolution de la vie personnelle par la combinaison d’un  « verbe accessible à tous les sens » et dans le cahier poétique (Illuminations, par exemple) et dans la vie vécue, concrète (aventure avec Verlaine – Une saison en enfer – ),  qui aboutit en 1875 (quatre ans après Le bateau ivre) à la fermeture définitive du cahier (il a vingt ans) pour une aventure erratique conclue par une mort précoce à 37 ans.

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