Le bateau ivre – Arthur Rimbaud (2)

Embarquer dans Le bateau ivre oblige à glisser dans le paquetage la problématique commune de l’insatisfaction que j’évoquais dans l’article précédent.

Rimbaud l’éprouva à un degré d’intensité dont rendent compte à la fois dans son travail scolaire une perfection (dans le sens premier d’achèvement : premiers prix, notes maximales) qui effrayait son instituteur – poussée à ce point elle ressemble à l’image sainte – ses fugues, et la poésie dont il ferma le cahier à 20 ans pour ouvrir celui des aventures d’une tout autre forme.                     

Son histoire – absence du père, rigidité de la mère « the mother » – permet de comprendre pourquoi le monde ne lui convient pas (convenire = venir avec, se réunir) parce qu’il est identifié à celle qu’il appelle aussi la « bouche d’ombre », la mère, qu’il ne cessera de fuir et de retrouver sans jamais avoir pu vraiment couper le cordon.  Là se forme et mûrit la révolte qui s’étendra à Charleville et à l’univers de ceux qui, comme elle, aiment l’ordre,  pensent, croient et vivent comme il faut, qui vous donnent envie de fumer votre pipe à l’envers, d’aller voir les vilains bonshommes que sont des poètes avec lesquels tout est possible, même célébrer le trou du cul,  et de rêver des fantasmes de communisme et de révolution à coups de mots trempés dans l’encre rouge.

Partir, continuer à partir sur le papier avant de partir vraiment pour Paris qui fut assiégée par les Prussiens et où il y eut la Commune.

Sur le papier.

Il est un bateau parce que le mot évoque la mer, l’espace,  la liberté, un monde inconnu – l’exact contraire du monde de la mère et de Charleville – mais il désigne aussi, plus près de lui, le bateau des fleuves et des canaux,  tiré encore en ce temps-là au bout des cordes sur les épaules d’hommes marchant sur les chemins de halage.  

D’un coup de plume, il se libère de ces liens pour glisser de lui-même, libre, jusqu’à la mer qu’il n’a jamais vue, mais c’est sans importance parce qu’il a lu des livres, et il a dans sa tête non seulement tous les mots-supports de l’imaginaire mais aussi la machine pour en fabriquer.

L’aventure extraordinaire commence, sur le papier, avec, fiché, dans un coin de la tête, juste à côté de la machine à mots, la voix qui lui rappelle que partir pour partir ne résout rien. D’accord, mère. On verra bien.

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Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,                        1

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

> Le quatrain (strophe de 4 vers) (ici, une seule phrase) est une structure classique, comme les alexandrins (12 syllabes) et les rimes au bout, alternées, a, b, a, b.  Dans sa contrainte positive, la structure est nécessaire à la poésie, comme, au bateau, la coque, le gouvernail et les mâts.  Même la chanson la plus banale a besoin d’un rythme et de rimes.

L’élève Rimbaud Arthur a appris et sait que l’imparfait sert à dire la durée, l’habitude, la répétition, le passé-simple ce qui survient, une rupture de la durée, un point sur la ligne, et que la majuscule peut être employée pour donner à un nom commun une valeur de puissance, de force, une importance.

Maintenant, il suffit de lire en respectant les syllabes Fleu/ves, Rou/ges et en souriant à l’intrusion des Indiens d’Amérique sortis des livres pour libérer Je en lui faisant découvrir la sensation de liberté. Et tant pis pour les malheureux haleurs, ou tant mieux,  pour les couleurs.

                                                           —

J’étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,                                        2      

Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

> Après le récit du premier quatrain, le discours du second (deux phrases), l’imparfait pour ce qui était avant, habituel, et, par rapport au temps de la narration – maintenant – , les deux passés-composés, l’un, de l’événement – dédramatisé (« tapages ») – l’autre, de sa conséquence – m’ est sujet de descendre – dont « je voulais », en regard de la fonction antérieure, passive (in/sou/ci/eux), commerciale, est essentiel.  

Ces deux premiers quatrains coulent comme l’eau douce des cours d’eau et les Peaux-Rouges ne sont qu’un coloriage d’enfant.

( à suivre)

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