Il y a des jours où la lecture de mon journal (Le Monde) me pose la question de l’intérêt de ou pour ce qui va mal. Je ne sais pas s’il y a un nom pour ça, mais bon, à la louche, peut-être un fond de masochisme. C’est un peu court, oui, mais la louche ne fait pas dans la finesse. Donc, je sais avant de l’ouvrir (sur l’Internet) que les informations « Yop la boum ! » ou « La vie est belle ! » ou encore « Plum plum tralala ! » genre, (le tic de langage se place aussi après), sont genre rares (là, je l’ai mi avant pour bien faire voir) mais j’ouvre quand même. Je ne suis pas le seul – quatre-cent mille personnes environ font la même chose – ce qui n’est ni une excuse ni une explication d’autant que la perception du troupeau, si elle peut être rassurante d’un certain côté, n’est pas forcément sans inquiétude d’un certain autre.
Aujourd’hui, dans la liste, deux informations, apparemment sans rapport, mais les apparences, vous savez… :
1 – les Pays-Bas vont être gouvernés par une coalition dominée par l’extrême-droite qui a réussi à convaincre trois partis de s’associer avec elle.
2 – en France, les hospitalisations des adolescentes et des jeunes femmes en situation de détresse (automutilations, tentatives de suicide) sont en augmentation spectaculaire depuis une quinzaine d’années. Même chose en psychiatrie.
J’ai envoyé deux contributions. Pour ce problème (les contributions), j’ai identifié le syndrome il y a déjà quelque temps déjà : une tendance à penser « Il en restera toujours quelque chose, on ne sait jamais », aussi ne m’étends-je pas davantage.
1 – « Le basculement commence comme ça, de manière insidieuse, et le déni qui a toujours de bonnes raisons incite à regarder le doigt plutôt que la lune. Derrière le « nous d’abord », il y a la problématique pathologique du « moi d’abord » dont on sait qu’il conduit nécessairement à l’affrontement. C’est la leçon de l’Histoire qui ne sert à rien, parce qu’il n’est pas question de raison, d’analyse, mais d’affects et les motifs de désarroi ne manquent pas. Le seuil du basculement que personne ne connaît est irréversible. « Une bonne guerre ! » disait-on, avant de proclamer, après quelques millions de morts, « plus jamais ça ! ». Une des difficultés à résoudre est la décision de se distancier de ces affects passifs qui conduisent à dire et à faire n’importe quoi en fermant les yeux et les oreilles, pour répondre « Cause toujours… »
2 – « Adolescentes et jeunes femmes… Remise en cause du rapport homme/femme ? Maternité dans le cadre du désarroi général ? Une période de transition difficile alors qu’est encore vive la mémoire du temps pas si lointain où l’assignation de la femme était encore la maison, les enfants et le service du mari. S’y ajoute le poids de l’échec de la contraception (IVG) qu’elles doivent supporter et vivre, et elles seules. Les portes de la liberté et de l’autonomie ont été ouvertes dans les souffrances des affrontements multiformes, et sans toujours l’accompagnement qui en permette l’apprentissage. »
A quoi a très aimablement répondu un lecteur (anonyme) :
« Vous devriez lire l’histoire ancienne des violences faites aux femmes, du mariage en paravent du viol et la criminalité touchant les femmes du début 20e et 19e siècle peut être cela vous passera vos lubies de croire que c’est l’autonomie, la « remise en cause », ou la liberté de disposer de mon corps, etc qui expliquerait le malheur ou que notre époque est la pire. Il y a des problèmes, et on doit travailler à les corriger, ni plus ni moins. – Mon arrière-grand-mère avait un mari merdique (mon arrière-grand-père que j’ai connu, effectivement merdique), et comme nombre de femmes de son époque, il était impossible d’en divorcer: pression sociale, revenus captés par le mari/père, pas envoyée à l’école contrairement à ses frères. Il lui a fallu garder le mari merdique. « Les portes de la liberté et de l’autonomie ont été ouvertes dans les souffrances des affrontements multiformes » les gens autour de vous ne sont pas idiots. »
A qui j’ai répondu :
« Merci pour la belle illustration que vous donnez du dialogue. Outre le fait que je ne présente nullement le passé comme un idéal ( ?) ni le présent comme le pire ( ?), vous oubliez dans votre diatribe une donnée pourtant essentielle et bien connue de ceux qui s’intéressent paisiblement à la problématique de l’exercice de la liberté, à savoir que la contrainte, même sévère, peut procurer une forme de « sécurité » et sa disparition un malaise. Comme le problème évoqué concerne les adolescentes et les jeunes femmes, peut-être faut-il chercher une explication dans la modification à la fois récente et radicale d’une structure globale qui les concerne spécifiquement ? Vous vous appuyez sur des cas particuliers, familiaux et douloureux. Peut-être pourriez-vous prendre un peu de distance pour comprendre la problématique que je propose et qui prend en compte les luttes féminines. »