Journal 46 – néofascistes à Paris – (12/05/2024)

Hier, plein soleil sur les Cévennes. Météo idéale pour enfourcher ma bicyclette, suivre la vallée de la Vis et, tout au bout, là-bas, ou plutôt tout au fond, grimper sur le causse en passant les six épingles à cheveux. La métaphore indique que le fabricant des épingles a précédé le constructeur de routes. Sinon on appellerait virages très serrés les épingles à cheveux et la femme assise devant sa coiffeuse pourrait s’exclamer : « Mais où ai-je donc fourré mes virages très serrés ? ».   

C’était le pont de l’ascension, donc beaucoup de motos parce que les motards aiment les petites routes qui tournent et qui montent. J’ai donc été doublé par des hordes puisqu’il est connu que le motard ne sort jamais seul. Moi, je n’en ai doublé aucun, surtout dans la montée.

C’était hier.

Aujourd’hui, des nuages très bas et sombres, avec quelques grosses gouttes au moment où je lis la Une du Monde.

Juste après le résultat de l’Eurovision (la Suisse a gagné, mais ce n’était pas un chanteur de yodel, genre « ya ouh lou lou lou » ), la décision du tribunal administratif de Paris de lever l’interdiction du préfet de police : la manifestation néonazie, organisée par le Comité du 9 mai pour rappeler la mort d’un jeune nationaliste en 1994 alors qu’il était poursuivi par la police, a pu avoir lieu.

Donc, pendant que je passais les épingles cévenoles, quelque 600 personnes, pas toutes masquées, ont défilé dans le 6ème arrondissement, en brandissant des drapeaux ornés de croix celtiques et de soleils noirs et en chantant des chants nationalistes. En tête, un des membres du service d’ordre a ostensiblement fait le salut nazi.

Des contributeurs expriment leur affliction, leur incompréhension, leur désarroi, d’autres signalent que tout le monde a le droit de s’exprimer,  qu’il n’y a pas eu de dégradation… .

Ma contribution : « Le problème, essentiel, n’est pas l’autorisation ou l’interdiction, mais ce que le fait indique du développement de la pathologie collective. »

Et ma réponse à un contributeur du deuxième genre :

« Ce que dit le discours des casseurs, c’est le « plus rien à perdre » = le nihilisme du désespoir  (mort) sous la forme la plus primaire de la destruction de l’objet. Celui des néonazis, c’est le même nihilisme (mort), mais qui vise la destruction du sujet, ce qui implique le contournement provisoire de l’objet dont la destruction sera, à terme,  le corollaire de celle du sujet.  Retournez-vous et, s’il n’est pas trop tard pour vous, lisez ce que raconte l’Histoire. »

Je sais bien que ce que raconte l’Histoire ne sert à pas grand-chose sinon à rien. Mais je suis un idéaliste incorrigible.

Ce qui se passe en France et ailleurs m’a rappelé une discussion avec deux des enfants d’une amie qui vient de temps en temps dans l’appartement qu’occupait sa mère au-dessous du nôtre.

Il y a dix ans. Ils étaient montés pour s’excuser d’avoir été bruyants la nuit précédente. Je les avais reçus et nous avions discuté pendant deux bonnes heures. Quand j’avais évoqué le risque de développement de l’extrême-droite, l’aîné, Paul – il devait avoir vingt ans – m’avait opposé avec un sourire « le point Godwin » (= quand une discussion se prolonge on en vient toujours à parler d’Hitler et du nazisme) pour me signifier sans doute quelque chose comme une idée fixe.

Je ne sais pas s’il utiliserait aujourd’hui le même « argument » qui esquive la question de savoir ce qui a produit Hitler et le nazisme.

Et de fil en aiguille, j’ai pensé à un texte écrit il y a quelques années. Je sais bien qu’il est outrecuidant (= se croire plus qu’on est) de se citer, mais j’ai la flemme de reformuler. Et puis, nous sommes entre nous.

Alors, voici ce que j’écrivais le 02/09/2020 dans le premier article de la série intitulée « Etat des lieux – essai sur ce que nous sommes – 1 – Problématique »

« (…) Depuis quelques années, se multiplient un peu partout des partis d’extrême-droite ouvertement nationalistes. Ils progressent dans les électorats européens et américains, et gagnent des élections.

On constate dans le même temps une résurgence de l’antisémitisme et l’émergence de mouvements néonazis ou similaires.

Certains visiteurs se rendent aujourd’hui à Auschwitz, non dans une démarche d’empathie avec ceux qui y furent assassinés, mais – sans parler de ceux qui se font photographier devant la rampe d’accès ou le portail d’entrée comme on le fait devant la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe – pour ce qui pourrait être, par ce contact physique, la recherche d’une présence du nazisme, un pèlerinage.

Alors… ma question est délibérément obscène et scandaleuse…  l’hypothèse d’une statue de Hitler au centre de ce lieu emblématique est-elle, encore, vraiment, absolument, du domaine de l’impensable ? »

Ah, j’ai relu la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster : à part le monologue de Stillman fils au début de la Cité de verre…  Je n’accroche pas dans ce jeu de miroirs. J’étouffe.

L’invention de la solitude (à propos du père, mort)… pas vraiment non plus.

Le soir, je relis Moby Dick. Là, oui.

Dans la journée, Sur la peinture, le cours de Gilles Deleuze.  

Et là, … j’en reparlerai.

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