Je m’y suis lancé – « série » contient « durée » – avec circonspection. Après les deux adaptations cinématographiques réussies du roman (The talented Mr. Ripley) de Patricia Highsmith (Plein soleil, de René Clément – 1960 – Alain Delon, Maurice Ronet, Marie Laforêt et The talented Mr. Ripley d’Antony Minghella – 1999 – Matt Damon, Jude Law, Gwineth Paltrow), que pouvais-je espérer d’une série, sinon l’étirement du récit ?
Elle propose tout autre chose.
Filmés en noir en blanc, les 8 épisodes réalisés par Steven Zaillian et diffusés sur Netflix explorent la problématique – hors références morales – de la confrontation entre le réel objectif et une réalité (un réel construit, subjectif), principalement par le biais de l’esthétique et de l’art, en particulier l’ombre et la lumière, dont celles de l’œuvre de Le Caravage (Michelangelo Merisi da Cjaravaggio – peintre italien du 16ème siècle) – le noir et blanc du film vient souligner les contrastes caractéristiques de sa peinture… et de sa vie.
Le point de départ est aux USA : Tom Ripley, d’un milieu très modeste, est envoyé en Italie par le riche armateur Greenleaf dans le but de convaincre son fils Dickie, qu’il connaît, de rentrer pour s’occuper de l’entreprise.
Le point d’arrivée est l’Italie, antique (Via Appia) et ancienne, la modernité étant limitée à quelques trajets en voiture.
A la différence du roman et des deux adaptations, la série donne la priorité au discours et met au second plan le suspense policier : par son incapacité révélée peu à peu derrière ce qui apparaît d’abord comme une perspicacité à la Maigret, l’inspecteur qui mène l’enquête est l’expression de la vacuité de l’existence quand, à la différence de celle de Tom ( un artiste, du point de vue de la construction d’un réel autre), elle fonctionne de manière « académique ». L’intelligence de Tom – remarquablement interprété par le comédien Andrew Scott –, froide, exclusive de tout sentiment, lui permet la réalisation parfaite de deux crimes et de la substitution d’identité – jusqu’à sa propre confusion– , en même temps qu’elle le plonge dans l’énigme de ce que sont l’esthétique et l’art dont Dickie – l’argent de son père le dispense de tout emploi – représente la conception superficielle, banale, « bourgeoise ».
Le réalisateur, par les cadrages, les plans, réussit à superposer l’architecture italienne (en particulier Venise, ses ruelles, ses ponts) sur celle, psychique, de Tom dont la figure hiératique fait écho au tableau de Picasso ; l’accrochage final témoigne de la prééminence de l’art sur le réel, plus exactement de la confusion entre le réel objectif et la réalité de celui qui le reconstruit. C’est ce que soulignent, à la fin, le nouveau passeport de Tom et l’incompréhension du policier dont on comprend que l’enquête (réel) n’aboutira jamais parce qu’elle est impuissante à empêcher de vivre sa réalité.