Le Monde des livres (18/04/2024) consacre une page aux divers essais traitant de la pensée du philosophe allemand (1724-1804) dont les deux ouvrages les plus connus sont « Critique de la raison pure » (1781) et « Critique de la raison pratique » (1788).
Critique à prendre dans le sens premier du verbe grec, dont il est dérivé, krinein = juger, discerner.
Le premier ouvrage explique ce que permet la connaissance par la raison « pure », le second définit une philosophie de la morale selon cette raison.
Kant parvient à ce qu’il appelle l’« impératif catégorique »(impératif : de l’ordre de la nécessité – du latin imperare = commander… composé à partir de parire = enfanter) autrement dit, ce qui n’est pas déterminé par une condition particulière, contingente, propre à soi, comme peut l’être l’« impératif hypothétique » qui n’a pas de valeur morale (si tu veux aller vite prends l’autoroute / si tu veux être en bonne santé ne fume pas, ne bois pas, fais du sport – Churchill n’était pas d’accord), mais absolument vrai, qui puisse être universalisé.
Ainsi : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle », ou encore « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ».
Ce qui sous-tend cette conception est donc un « universel ».
Qu’est-ce que cet universel ?
Et c’est là que commencent, avec les difficultés, les débats.
L’exemple du dilemme vérité (en tant que constituant de l’impératif catégorique) /mensonge est bien connu : si l’assassin me demande où est la personne qu’il veut tuer, et si je le sais, est-ce que je dois le lui dire (parce que c’est la vérité) ou pas (ce qui sera un mensonge) ?
Selon Kant, il faut dire la vérité.
Et c’est là qu’avec l’accroissement des difficultés se poursuivent (avec passion) les débats.
Je répondrai d’abord par cette question posée à l’impératif catégorique : pourquoi tu ne fonctionnes pas ?
Je suppose que Kant se l’est posée et qu’il se la serait posée encore plus s’il avait vécu entre 1933 et 1945.
Même question pour : « Aimez-vous les uns les autres ! » du message christique, impératif catégorique, lui aussi.
Autrement dit, pourquoi le philosophe-en-général s’évertue-t-il à vouloir trouver la réponse décisive ?
Dans un premier temps, je pourrais répondre que, finalement, ce que vise la philosophie – malgré le philosophe ? – ce n’est pas la vie commune, sociale, mais la vie individuelle : si tu veux t’en sortir, régis ta maxime en sachant qu’elle n’a aucune incidence sur la société, mais qu’elle peut seulement t’aider, toi. Un peu comme le moine qui s’enferme au monastère en se réclamant d’un message qui lui demande d’aller évangéliser le monde.
Dans un second temps, je dirai, au risque de me répéter (cf. La série d’articles intitulés La cause première, à partir du 21/10/2022), que la philosophie que l’on enseigne si peu et si mal à l’école (ce n’est pas un hasard) est ce que j’appelle un conte-discours qui tourne dans la sphère du déni de la mort telle qu’elle est, à la recherche de ce qui pourrait permettre à l’homme de vivre en harmonie avec lui-même et avec les autres, un conte-discours qui ne cesse de dire qu’il a enfin trouvé la réponse.
L’impératif catégorique kantien en est l’illustration, qui permet surtout des débats sans fin – depuis trois siècles – dont je ne dis pas qu’ils sont sans importance pour l’individu, mais qui se cogne contre un réel social têtu qu’il est impuissant à changer.
Je reviens au problème de la vérité : dois-je livrer au SS nazi le résistant ou le juif qui s’est réfugié chez moi parce que telle est la vérité objective ?
Je regarde l’impératif droit dans les yeux et je lui demande : en regard de l’universel qui me conduit à te choisir, en l’occurrence dire la vérité plutôt que le mensonge, que représente le nazi qui frappe à ma porte ?
Il est exactement le contraire de cet universel en tant qu’il est l’expression de la discrimination, du racisme, de l’antisémitisme. Ce qui revient à dire que les critères sont inversés et que si je dis la vérité de cette situation, la vérité objective, je me mets en contradiction avec cet universel que je renie ainsi. Relativement aux critères de l’universel, si je dis la vérité au nazi, je choisis le mensonge.
Mais qu’est-ce que cet universel ?
Il n’est pas d’abord celui de l’humain, mais celui du vivant quel qu’il soit et dont l’humain n’est qu’un mode, à savoir que la vie (individuelle) contient la mort – alors que le nazi inverse le rapport : d’où la tête de mort des SS, la glorification de la guerre surtout « totale », les camps d’extermination industrielle – et que la spécificité humaine est le type de conscience de ce réel d’autant plus difficile à accepter qu’il est dénié par le recours à la croyance, quelle qu’elle soit, antinomique du savoir et de la raison.
M’appuyant sur cet universel, je n’aboutis pas à une morale du bien et du mal, mais à une éthique, autrement dit un mode de vie déterminé par l’affection pour le vivant, donc pour les vivants.