Journal – 29 – Poutine, Racine, Shakespeare (18/03/2024)

Poutine à 7 heures. Racine et Shakespeare à midi.

Le rapport de sens entre le premier et les deux autres est la tragédie dont les deux écrivains sont, pour moi, – avec Eschyle et Sophocle – les figures les plus emblématiques. La différence est que, sur les planches, la mort est jouée alors qu’elle ne l’est pas en Russie. On y meurt assassiné pour de vrai, dans de vraies prisons et dans une vraie guerre. Les morts ne se relèvent pas pour saluer.

Avec beaucoup de distanciation, Poutine triomphateur d’une élection dont il sait qu’elle n’en est pas une, que le monde entier le sait, que les Russes le savent, a quelque chose d’irréel, en ce sens que sa dictature a besoin d’une apparence de démocratie. Bref, un jeu grotesque. Ubu n’est pas loin.

De ce point de vue, la comparaison de ses 87% avec les scores soviétiques n’est pas pertinente : pour les communistes le vote « bourgeois » n’était qu’un jeu politicien entre des forces qui ne différaient que sur la gestion du capitalisme. Le Parti dont la Révolution prolétarienne était la feuille de route n’avait pas besoin de ce jeu. L’élection avait valeur d’applaudissement pour les camarades estimés les plus aptes à tracer la route révolutionnaire.

La dictature actuelle, où qu’elle sévisse, a besoin du simulacre électoral, signe que l’hypothèse révolutionnaire (fût-elle religieuse – cf. Iran) a disparu (la Corée du nord pratique la fuite en avant dans le jeu du matamore) et qu’il faut bien la remplacer par autre chose :   Poutine n’a pas de visée autre que l’établissement de la toute-puissance historique qu’il prétend incarner, validée par le discours d’une mythologie nourrie de nostalgie d’un temps où la Russie-empire (tsar et Staline) avait des airs d’immortalité.

Il donne envie de rêver qu’on est au théâtre et que, si la pièce est longue, longue, le rideau va bien finir par tomber.

Il est levé au Théâtre de la Ville pour une adaptation (par Roméo Castellucci) de Bérénice (Racine) et à l’Odéon pour une adaptation (par Christiane Jatahy)  de Hamlet (Shakespeare).

Pour Racine : Isabelle Huppert est la seule, sur scène, à dire Racine (en l’occurrence les monologues de Bérénice – dans un ordre qui n’est pas celui de la pièce). Les autres personnages dansent. Il y a aussi un radiateur et une machine à laver.

Dit comme ça, vous pensez que les bras m’en tombent. Disons qu’il commençaient à se décrocher. Et puis, j’ai écouté à midi (voir tout en haut) les deux critiques invités à l’émission de France Culture et…

Eh bien, oui, si j’étais à Paris, j’irais, malgré l’irritation que me créent les « adaptations » des œuvres d’art, quel que soit l’art. Ah le Tartuffe de Molière (mis… plutôt démis en scène par Ivo Van Hove à Montpellier) que la Comédie Française avait accepté de jouer… !

J’irais aussi voir la pièce de Shakespeare où le personnage Hamlet (un homme) est interprété par Clotilde Hesme (une femme, faut-il le préciser ?) dans un décor de canapé et micro-ondes, avec des chansons et des textes non écrits par l’auteur…

Ce que j’ai retenu de ces critiques, c’est, comment dire, la possibilité d’une création à partir de, à côté de l’œuvre originale.

Ce qui n’était pas du tout le cas du Tartuffe, démis en scène par Ivo van Hove ! Et accepté par la Comédie ! Parce que là, non ! Je ne sais pas si vous sentez l’irritation.

J’irais, oui, malgré la machine à laver,  parce que je pense que Racine n’est pas jouable et qu’il n’est donc pas joué,  et parce que les des deux critiques disent qu’ils n’ont jamais entendu le texte de Shakespeare aussi bien dit (en particulier le « Être ou ne pas être »).  Rien que pour ça.

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