J’ai revu hier Anatomie d’une chute qui vient d’obtenir plusieurs « Césars » (pas Jules, le sculpteur) lors de la cérémonie que je n’ai pas regardée. C’est peu dire que je n’apprécie pas ces entre-soi convenus et congratulants.
La première fois, c’était fin décembre. J’avais apprécié. J’aime bien les procès au cinéma.
Hier, c’était nettement plus mitigé. Si la problématique – les stéréotypes du couple, de la famille, de l’individu, de la culpabilité – est bien posée, la réalisation m’est apparue bancale, avec des passages à vide. Les extérieurs notamment. Et puis, le personnage de l’enfant…
Bref, je n’ai pas envie de le revoir. Alors que A History of violence de David Cronenberg, que j’ai aussi revu, oui. Peu importent les faiblesses : l’œil derrière la caméra n’est pas le même.
J’ai lu dans mon journal le discours de Judith Godrèche dans lequel elle pose à ses collègues en paillettes la question de leur silence sur les violences subies – principalement par les actrices – en référence à celles dont elle accuse Benoît Jacquot et Jacques Doillon.
Je ne suis pas à l’aise avec cette affaire parce que je sens quelque chose d’inadéquat.
En ce sens que les comportements de type séducteur/prédateur des réalisateurs mis en cause étaient bien connus de tous ceux qui connaissent le fonctionnement du cinéma. Télérama a entrepris un mea culpa (le magazine est d’inspiration « catholique de gauche ») du genre : nous savions et nous n’avons pas voulu voir.
Le problème peut se poser autrement.
Voici la contribution que j’ai envoyée au Monde :
La distorsion entre sa fabrication et le film monté pose la question de la réalité de la vie des acteurs dont l’exercice du métier implique une rupture avec le réel du temps et de l’espace ordinaires, et avec les normes qui y sont appliquées. Ils vivent le temps du tournage dans un monde clos, et ce qu’ils représentent permet de projeter les fantasmes du hors-normes et de la transgression. Ils choisissent un métier où le corps cesse d’être celui du sujet, tenté – c’est peut-être ce qu’ils recherchent plus ou moins consciemment – de confondre ce qu’il est dans la fabrication du film – objet pour une création – et le personnage/sujet du film qui n’est qu’artefact. Le problème majeur est celui du corps/objet (dans la peinture aussi) défini par les constructions sociales qu’apportent sur le plateau, plus ou moins consciemment, le réalisateur et les acteurs, et dont les fondements historiques, moraux, idéologiques, sont désormais remis en cause par une démarche qui n’est plus de « valeurs morales » mais éthique.
J’ajoute que cette remise en cause dans le monde du cinéma me semble un signe du désarroi global dont je parle souvent dans mes articles : la référence aux « valeurs » ne fonctionne plus parce que le système binaire bien / mal est appuyé sur la religion chrétienne qui ne fonctionne plus non plus, et que les deux paradis de compensation sont obsolètes.
Le débat est encore confus, la distinction valeurs/principes n’est pas faite, ce dont témoigne la persistance de l’utilisation de valeurs alors que l’éthique est affaire de principes, autrement dit de données (biologiques/corps, psychiques/esprit) objectives, de portée universelle.