La question du tragique (2)

Javier Milei, nouveau président d’Argentine, selon ses propres termes « ultra-libéral, anti-système et anarcho-capitaliste », n’est pas la figure du père-chef-guide, mais celle du frère trublion et rebelle qui transgresse les interdits familiaux, envoie tout promener et renverse la table.

L’image du candidat brandissant une tronçonneuse pour illustrer la méthode qu’il entendait employer pour élaguer les structures politiques(elle rappelle le Kärcher promis par le candidat N. Sarkozy pour éradiquer la « racaille ») est d’autant plus forte que sa violence ne peut pas être atténuée par une figure (censée être) tutélaire comme au Pays-Bas (Geert Wilders) et en Italie (Giorgia Meloni).

En regard de ce qu’est le capitalisme et de son fonctionnement,  « anti-système » et « anarcho-capitaliste » sont des trompe-l’œil électoraux qui jouent avec les affects les plus primaires : le « système » visé est en réalité l’organisation politique relative au « commun » élaborée pour atténuer les effets du capitalisme. Capitalisme n’est cité que couplé avec « anarchie » pour créer un air de contestation que « capitalisme » vide à son tour de toute réalité anarchiste : l’anarchie est antinomique du système capitalisme qui a besoin d’un pouvoir politique assujetti. «Anarcho-capitaliste » est donc le signe d’un « tout fou » adolescent.  

Le traitement politique du « commun » ayant échoué (cf. l’inflation), J. Milei met en cause non le rapport au commun, en l’occurrence mal identifié,  mais le commun lui-même, pour lui substituer « l’ultra-libéralisme ».

Le terme qui fait penser à libération (tout le monde n’a pas fait d’études linguistiques) recouvre une pratique économique qui consiste à assurer le fonctionnement sans contraintes politiques de la loi de l’offre et de la demande et des stratégies d’enrichissement personnel présentées sous le masque idéologique de l’épanouissement de l’individu libéré, comme apparaît libéré J. Milei, le grand-frère tonitruant et ébouriffé.

Le remplacement du guide inspiré par le grand-frère « libéré » (c’est,  ainsi que s’est présenté E. Macron en 2017 en hurlant ses « en même temps ! »). est l’expression du refus du tragique en ce sens que le nouveau paradigme est l’individu, déconnecté du questionnement et du « commun » – Arte.tv propose un documentaire en trois volets sur la manière dont D. Trump (« America first = moi comme je veux, quand je veux) a utilisé le pouvoir.

Apollon et Dionysos – deux expressions de la conscience humaine – laissent la place à Chaos qui, dans la mythologie grecque, préexiste à l’organisation du monde.

En France, le RN progresse dans les intentions de vote (selon un récent sondage, la liste RN pour les prochaines élections européennes obtiendrait un résultat proche des 30%, soit 8 points de plus que celle de la majorité présidentielle – 37% pour les listes européennes d’extrême-droite) sans que son président n’ait besoin de la parole – signe supplémentaire du remplacement du tragique par le chaos. Un récent article du Monde racontait comment J. Bardella se contentait d’écouter, sans rien dire, les représentants de diverses industries qui s’en émerveillaient – le mot n’est pas trop fort. C’est lui, le grand-frère. (cf. article du 08/12/2023)

(pour mémoire, les articles : Antigone (4,6,8 juin 2021) / Œdipe (16,18 janiver2023 et, pas seulement pour le crépuscule des dieux, le Ring – Wagner – , à partir du 02/03/2023)

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