La question du tragique (1)

Au niveau planétaire, les antagonismes meurtriers actuels (Russie/Ukraine, Israël/Palestiniens…), l’incapacité des institutions internationales à les empêcher et à les arrêter, le développement de l’idéologie d’extrême-droite – dont la récente élection de Javier Milei en Argentine (voir l’article n°2) – , le questionnement posé par le changement climatique et les réponses bancales apportées…

En France, les antagonismes politiciens dérisoires et stériles (cf. le non-débat sur l’immigration), le renvoi sans fin par le président de la République du débat parlementaire sur l’aide à mourir après les travaux de la Convention citoyenne (75% des membres se sont prononcés pour la reconnaissance de cette aide) …

…  sont, entre autres, des signes inquiétants de la perte du tragique.

Son expression sous la forme théâtrale est apparue en Grèce, à Athènes, il y a 2500 ans. Nietzsche explique l’origine de la tragédie (cf. La naissance de la tragédie) par la confrontation entre ce que représentent Apollon et Dionysos : d’une part, les forces organisées de l’esprit dans toutes les formes de l’esthétique (Apollon est le père des Muses, figures mythologiques des arts), du rêve et de la destinée (on consulte son oracle à Delphes), d’autre part, celles du  corps-nature qui se manifestent dans l’ivresse et la puissance de l’énergie vitale – Dionysos était le dieu de la vigne et de la végétation,  et on promenait des phallus lors de la fête des Grandes Dionysies, fin mars, au moment du printemps, pendant laquelle étaient données les représentations de dithyrambes (hymnes  religieux chantés par des chœurs d’hommes), de tragédies et de comédies, dans le cadre de concours.

Cette confrontation est propre à l’être humain en tant qu’esprit et corps, et en tant qu’individu qui se perçoit comme unique – moi –   et comme élément d’une espèce : je suis moi et/mais je suis comme les autres hommes. Alors, qui suis-je ?

Ce questionnement relatif au fait d’être (… ou ne pas être), à la liberté et à la responsabilité, constitue l’essentiel du théâtre tragique athénien que nous connaissons par les pièces conservées des trois auteurs Eschyle, Sophocle et Euripide (Nietzsche considère ce dernier comme un post-tragique), de la littérature, de l’art : « La peinture ne reproduit pas le visible, elle rend visible » (Paul Klee) est une des expression du tragique en ce sens qu’elle est un des signes de cette confrontation,  en l’occurrence avec le réel.

Le tragique disparaît dès lors que disparaît la confrontation Apollon/Dionysos.  Elle résulte de l’exclusion de Dionysos et elle a pour effet la dénaturation d’Apollon.

Ce qui conduit à écarter Dionysos est le rejet de la Nature en tant que Tout qui contient à égalité de force vitale l’ensemble des membres de l’espèce humaine. Dionysos écarté, Apollon devient l’homme-surhomme (dénaturation du concept nietzschéen),  sa statuaire la représentation de son idéalisation monumentale  (cf. la récupération d’Athènes par les nazis) et il s’incarne dans le chef, le guide.

Le rejet du tragique est donc une inversion du rapport vie-mort : ce n’est plus la vie qui contient la mort dans le cadre de l’éternité,  mais c’est la mort qui contient la vie pour une immortalité illusoire. Le résultat est donc le triomphe de la mort.

Aujourd’hui, les dieux ne « fonctionnent » plus – Apollon et Dionysos sont morts – l’expression du refus de la confrontation s’est transformée en même temps que la référence au guide.

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