Me demander ce que la musique était pour moi, revenait à poser la question de l’oxygène ou encore celle du rapport entre l’esprit et le corps, l’âme et le corps, pour reprendre les termes choisis par Emilio de’ Cavalieri dans l’intitulé de son opéra La rappresentatione di anima e di corpo, une œuvre composée à l’aube du 17ème siècle, juste avant l’Orfeo de Claudio Monteverdi. Un opéra d’inspiration et de visée religieuses tout à la gloire de l’âme, et dont le corps, par les voix des solistes, des chœurs polyphoniques, et les oreilles des chanteurs et des auditeurs, était l’expression jubilatoire paradoxale. Pourquoi la belle âme immortelle ne parvenait-elle pas à chanter par elle-même ce qui la distinguait radicalement du pauvre corps périssable ? Telle pouvait être aussi la question par laquelle on pouvait aborder celle de l’être. Cette musique, dite baroque – une étiquette, une de plus, censée expliquer ou décrire un objet qui lui échappait, et qui témoignait, une fois de plus, de cette propension de l’homme à créer des cases de simplification par peur de la joie pure qui n’a pas besoin de transcendance extérieure – cette musique de Cavalieri, disais-je, m’avait donné et me donnait toujours la chair de poule, un constat qui rendait parfaitement compte du rapport étroit entre les deux modes d’expression que sont l’étendue et la pensée, la première, celui du corps, ici en frisson épidermique, la seconde, celui de l’esprit, ici en délectation.
Je pouvais tenir des heures sur le sujet et je disposais d’une petite demi-heure avant le rendez-vous immobilier. Un rendez-vous dont l’objet était respectable. Considérer qu’il est important d’avoir un toit et des murs fixes au-dessus et autour de sa tête n’a rien de trivial. On ne joue pas du piano ou de l’orgue ou de tout autre instrument dans la bourrasque ou sous la pluie. Sauf du cor de chasse ou de la trompette guerrière. Tuer en musique était peut-être bien le comble de l’hypocrisie et de la cruauté.
Et puis, si Rita avait dit que faire le prof m’allait bien, je ne devais pas oublier qu’elle était belge.
– Il me paraît important de préciser le contexte de ma réponse, commençai-je après avoir mangé ma dernière crêpe toujours enroulée autour d’un trait de sirop d’érable.
– Précisez, cher Adrien, précisez, m’encouragea Rita qui déposait une petite cuillerée d’œufs brouillés sur un morceau de baguette de pain – une vraie, il suffisait d’en regarder la mie, la croûte et le ravissement de Rita.
Je résistai à l’envie de leur faire une conférence sur le rapport entre le pain et l’œuf, notamment quand il est cuit « à la coque » – au plat aussi, oui, mais quand même un cran au-dessous –, dans le style tout simple ou un peu plus élaboré avec une touche de beurre demi-sel sur le pain – les mouillettes, ah, les mouillettes ! déjà, rien que le nom… – et je les informai de mon rendez-vous.
– L’immobilier ne bouge pas à condition d’être à l’heure, dit-elle en regardant avec une moue nettement dubitative sa montre, puis mon plateau. Saurez-vous faire tenir votre exposé entre le yaourt et le far ?
Je tentai d’expliquer ce qui pouvait l’être en un temps aussi limité, en particulier le déchiffrage et l’apprentissage par cœur de toccatas et fugues de Bach.
– La prochaine fois, vous nous jouerez celle que vous être en train d’apprendre, celle… en quoi, déjà ?
– Fa majeur, glissa Adam. Elle a une partie de pédalier redoutable. Vous la jouez de la main gauche, je suppose quand vous n’avez pas d’orgue sous le pied ?
Adam aussi était belge.
– Et à part Bach, vous jouez qui ? demanda Rita.
– Personne. Je ne suis pas très bon et Bach peut se jouer lentement. Surtout depuis Glenn Gould. – Je regardai la pendule murale, une transition comme une autre vers une des formules indiquant qu’il est l’heure, que le moment est venu, qu’il faut prendre du souci, que c’est pas tout ça mais… et je changeai de place ma serviette, autre signe annonçant un déplacement – Eh bien, mes amis, dis-je en déplaçant le mug, je vous le donne en vrac : il est l’heure, le moment est venu, il faut prendre du souci, c’est pas tout ça mais…
– Vous sauriez demander la nationalité belge, savez-vous, dit Rita sur le ton dont j’avais déjà signalé la caractéristique.
Nous nous embrassâmes comme on peut s’embrasser dans la salle du petit-déjeuner d’un hôtel breton.
– La brume s’est levée, nous allons savoir éviter les fossés.
Tels furent les derniers mots de Rita.
(à suivre)