Le rendez-vous à l’agence avait été fixé à 11 h 00.
J’avais indiqué que je cherchais une maison indépendante en bord de mer disposant d’un garage et dont la situation me permette de me rendre à pied aux deux magasins d’alimentation du centre-ville que j’avais repérés l’année précédente.
La devanture donnait à la petite épicerie un aspect désuet – « vieille comme mes robes », aurait dit ma grand-mère que je n’avais jamais vue qu’en pantalon et qui pratiquait l’humour avec le sérieux que requiert ce mode du rire – et rappelait le temps où salades, oignons, pommes de terre, carottes, choux et tous les autres n’étaient pas encore conditionnés dans des emballages qui leur donnait l’apparence d’objets manufacturés – l’étonnement d’un enfant de la ville qui assistait à l’extraction de pommes de terre dans un jardin potager m’avait fait prendre conscience de l’ampleur insoupçonnée du problème – mais présentés en vrac, bruts de ramassage et encore terreux, dans des cageots. L’épicière en tablier feignait de choisir les meilleurs pour chacun de ses clients qu’elle appelait par son nom, les pesait sur une balance à poids cylindriques ou hexagonaux avant de les déposer directement dans le cabas qu’il fallait tenir bien ouvert, inscrivait les sommes à payer sur un morceau de papier avec un crayon dont elle humectait la mine sur le bout de sa langue et calculait à voix haute les totaux dont l’énoncé des retenues avait un air d’école primaire.
Si l’épicière de Roscoff avait encore quelques cageots, elle n’avait plus de crayon mais la calculatrice de son smartphone, et ses rayonnages proposaient un strict nécessaire alimentaire que la démesure des grandes surfaces ne permettait pas toujours de distinguer du superflu. Ainsi, la surabondance des produits laitiers – « nos amis pour la vie », selon les entreprises agroalimentaires intéressées par le taux de rendement que pouvait produire l’argument du calcium à tout prix – leurs déclinaisons de yaourts, de fromages blancs, « nature », allégés ou au lait entier, aux parfums de fruits artificiels ou en morceaux étalés en « lits », sucrés ou pas, moulés à la louche ou pas, et empilés par paquets de douze sur les rayons d’armoires frigorifiques vastes comme des palais de glaces, me produisaient le même effet de vertige que les milliers de livres des rayons de la Fnac. Ne plus savoir où donner de la langue et des yeux devait s’apparenter au supplice de Tantale imaginé par les dieux bien avant les supermarchés. Dévorer les livres ou manger comme quatre était des chemins de fuite qui conduisaient à l’indigestion.
La supérette voisine, si discrète derrière son mur de granit qu’elle semblait confuse d’être là, assurait le complément à ce strict nécessaire.
J’avais dormi cinq heures, d’une traite. Je ne ressentais pas de fatigue, seulement la faim. Le genièvre et le chocolat n’avaient été que les accompagnements du plat principal qui ne nourrissait pas son homme, s’il ne l’épuisait pas.
Je jetai un coup d’œil oblique à l’ascenseur et choisis l’escalier.
Quand j’entrai dans la salle à manger, Rita et Adam s’installaient près de la fenêtre. La ponctualité était une autre de leurs qualités.
L’île de Batz était toujours invisible mais la brume semblait moins dense qu’à mon réveil.
– Avez-vous passé une bonne nuit ? demanda Rita sur un ton belge.
– Oui, et sur deux tempi de durée et d’intensité différentes : successivement adagio, andante et allegro pour le premier mouvement, pianissimo pour le second.
– Je ne suis pas une spécialiste, mais je trouve que ça correspond aussi à notre nuit à nous. Qu’en penses-tu, mon chéri ? – Elle prit un air encore plus belge – Je précise qu’Adam connaît la musique.
– Je suis d’accord avec les tempi. J’ajouterais quand même un peu de vivace à l’allegro.
– Qu’est-ce que je vous disais !
– Vous la connaissez apparemment aussi, Adrien ?
– J’ai appris le solfège et le piano et j’en écoute tous les jours.
– Quel genre ?
– Tous les genres. Je vous propose de continuer la discussion en prenant le petit-déjeuner, parce que, là, j’ai faim.
– Moi aussi. Allons-y ! dit Rita en prenant la direction du buffet.
Je composai le même plateau breton que l’an dernier. Eux avaient décidé de faire un vrai repas : potage, œufs brouillés, bacon et fromage, « pour commencer », précisèrent-ils en rapportant deux plateaux amplement garnis.
– Qu’avez-vous prévu pour votre journée ? demanda Rita en étalant la serviette sur ses genoux.
– La recherche d’une maison pour les trois mois qui viennent. Vous repartez aujourd’hui pour Bruxelles, c’est bien ce que vous m’avez dit ?
Adam hocha la tête en tournant vigoureusement le moulin à poivre au-dessus de son potage.
– Je suis responsable d’un orchestre de jeunes et la reprise des répétitions a lieu après-demain.
– Quel répertoire ?
Il goûta et donna encore deux ou trois tours de moulin.
– Jazz, essentiellement. Les grands standards et l’improvisation.
– Vous pratiquez un instrument ?
– La guitare basse.
– Professionnellement ?
– Non. Je suis dentiste, savez-vous.
– Adam s’occupe aussi de la formation de dentistes en RDC, la République Démocratique du Congo, l’ancien Congo belge. Vous avez peut-être entendu parler du bon roi Léopold II ? Il est revenu au premier plan de l’actualité.
– Ses statues ont été à peu près toutes vandalisées et le roi actuel a demandé pardon aux Congolais. C’est bien ça ?
– C’est bien ça, confirma Rita entre deux cuillerées de potage. Il a quand même fallu un siècle pour qu’on reconnaisse la dimension réelle du bonhomme.
– C’est la définition du mètre-étalon qui a changé, dit Adam. Je trouve le potage excellent.
– Il y a du potimarron, et j’adore le potimarron, dit Rita. Vu ce qui s’est passé au Congo, qu’il considérait comme sa propriété personnelle, c’était vraiment une crapule et une sombre brute. Vos crêpes, Adrien ?
Je venais d’en manger une enroulée sur un trait de sirop d’érable.
– Parfaites. Comment réagissent les Congolais ?
– Ils trouvent que ce n’est pas suffisant, répondit-il. Au fond, et au-delà du problème des dédommagements, ils voudraient que soit mise sur la table la question posée par les peuples qui ont été colonisés ou réduits en esclavage : de quel droit ?
– Qu’est-ce que vous en pensez, Adrien ?
– La question qu’évoque Adam est délicate parce qu’elle ne concerne pas que les Européens, même s’ils ont été les plus performants, si j’ose dire, pour l’esclavage et plus encore pour la colonisation. On peut la formuler comme ça : qu’est-ce qui conduit l’homme à de tels comportements ? Ce qui implique un universalisme humain dont tout le monde n’a pas forcément envie de parler. La philosophie des Lumières n’est pas très appréciée de ceux qui proclament que la civilisation chrétienne occidentale est la civilisation.
– On a ça chez nous, dit Adam qui venait de finir son potage.
– Vous voyez pourquoi nous recherchons le plaisir sous toutes les formes ? ajouta Rita qui contemplait un morceau de bacon piqué au bout de sa fourchette.
– Votre investissement au Congo en fait partie ?
Adam sourit.
– Pour aller à l’essentiel, ce que je vais vous dire va peut-être vous surprendre. Ce qui m’a amené à faire ce que je fais au Congo – je passe sur l’historique et les détails –, ce n’est pas l’envie de « faire le bien », comme on dit, mais ma satisfaction personnelle. Ça vous choque ?
– Non, pas du tout ! Je suppose que c’est pareil pour votre orchestre ?
– Oui. Je n’ai aucune visée disons « sociale ». J’aime la musique et j’aime la pratiquer avec d’autres.
– Et je sais vous dire que ça marche très bien, assura Rita.
– Et pour vous, Adrien, la musique ?
(à suivre)