Un hiver en Bretagne – Roman (16)

Le Tout homard particulier se déclinait en quatre préparations. C’est ce que précisait par le menu un Menu qui avait fini par désigner le Tout de la carte gastronomique.

Le tout indiqué par la partie, la partie par le tout ou encore le contenu par le contenant, étaient les exemples d’une figure de style appelée métonymie qui aurait très bien pu être une fille de Polymnie, la Muse de l’éloquence. Les Grecs avait préféré la conserver vierge, sans doute parce qu’ils se méfiaient de leur attirance pour la rhétorique.

Ce nom savant créé pour définir une économie de mots par glissement de sens n’en disait pas les raisons. Le grammairien était toujours de genre neutre.

Certaines métonymies, assez simples, devaient s’expliquer par l’urgence. Par exemple  « boire un verre » était indéniablement plus rapide que « boire le contenu du verre », surtout quand on a très soif et qu’il fait chaud, même si le contenu de cette métonymie est rarement de l’eau . En revanche, on n’avalait pas une assiette ou un bol tout seuls, mais toujours de soupe, sans doute parce qu’il fallait la laisser refroidir.

D’autres étaient plus complexes, en particulier avec blanc et noir. Ainsi,  pour le vin et le café, le blanc et le noir étaient le plus souvent petits, surtout le matin, et en minuscules. Il en allait tout autrement pour « les Blancs » et « les Noirs » en majuscules à toute heure du jour ou de la nuit. Ils rappelaient non seulement le fondement hautement scientifique de la notion de race, mais encore la coïncidence morale et religieuse entre ces deux couleurs de peau et le bien et le mal, le bien étant divinement blanc comme Dieu et son fils, le mal sataniquement noir comme le Diable qui savait aussi très bien se déguiser en peau-rouge ou en péril-jaune.

La première déclinaison était un cappuccino de bisque sans café, autrement dit la métaphore crémeuse d’une double cuisson.    

Je la contemplai en me disant qu’elle était nettement plus sympathique que la première déclinaison rencontrée dans ma vie. J’avais dix ans. Rosa, servait de modèle à la première déclinaison latine, sans doute parce que le choix de la rose, qui n’avait pas été le nom le plus employé par les Romains, proposait une représentation idéalisée de la vie, comme le verbe aimer qui servait de modèle à la première conjugaison.

Avec ses pétales, sa couleur, son parfum, ses épines et ses bouquets impairs, elle était sans conteste la fleur la plus emblématique de l’amour qui n’était pourtant pas toujours rose. Le vieux Ronsard qui avait choisi de l’érotiser pour convaincre la jeune Hélène de coucher avec lui en avait fait l’amère expérience.

La mousse de la strate supérieure de la préparation, blanche comme l’écume – elle expliquait cappuccino – me rappelait une autre image.  

La pluie avait cessé quand j’étais sorti de l’hôtel. Au-delà de la route une masse compacte de brume laiteuse s’était formée sur la mer. Suivant le plan-guide, j’avais longé le bord, passé le quai d’embarquement pour l’île de Batz alors invisible et pris le chemin montant vers la chapelle Sainte-Barbe d’où l’on dominait l’embarcadère du Bloscon et, plus bas, le port de plaisance et la criée.

A mi-chemin, j’avais senti venir le vent. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les rafales d’ouest avaient balayé le ciel et j’avais atteint la chapelle dans la lumière. En contrebas, le ferry étincelait sous le soleil et je m’étais entendu murmurer « tu brilles comme un sou neuf ».

L’expression m’avait laissé interdit. Elle était sortie d’elle-même, comme échappée de la case où elle était enfermée depuis le jour de mon cinquième anniversaire . « Tu brilles comme un sou neuf ! » m’avait dit ma grand-mère en finissant de me sécher après le barbotage dans la baignoire. Elle me contemplait, les yeux brillants, comme si elle venait de me fabriquer. J’avais mis une culotte et un tee-shirt propres pour souffler près d’elle les cinq bougies plantées dans un gâteau au chocolat. Six mois après l’accident.   

J’étais revenu en passant par le centre-ville. De nombreux magasins étaient fermés parce qu’il était trop tôt ou parce qu’ils étaient saisonniers.

J’étais entré dans l’église Notre-Dame de Croaz-Batz moins pour les arcs en ogive – je préférais nettement les arcs en plein cintre des églises romanes – que pour le plafond à coque renversée qui témoignait de l’omniprésence de la mer.

J’avais regagné ma chambre et travaillé toute la journée, m’interrompant à midi le temps d’un œuf dur, trop dur, trop cuit, comme il l’est le plus souvent sur les zincs, et d’un café au bar de l’hôtel qui n’avait pas de restaurant. J’avais réservé une table à L’Armor.

La cuisine, le service, tout avait été de grande qualité.  

A la fin du dîner, le chef en toque avait fait son tour de salle. La femme et l’homme installés à la table voisine de la mienne avaient exprimé leur satisfaction.  Au cours de leur échange, la femme avait dit qu’ils allaient prendre leur retraite et qu’ils étaient attirés par la Bretagne où ils avaient souvent passé des vacances.

« Je vous le déconseille.  Il faut être paysan pour vivre ici » avait assuré le chef avec une gravité souriante.

« Pourquoi, paysan ? » avait demandé l’homme. Le chef qui avait sans doute utilisé le mot dans son sens premier avait alors énuméré le vent, la brume, l’humidité, la pluie, les tempêtes, l’absence de soleil. « En général, ceux qui achètent une maison pour y vivre leur retraite la revendent très vite. Croyez-moi, il faut être né ici » avait-il insisté avant de se diriger vers une autre table.

Plus tard, je m’étais dit que le processus qui m’amenait en Bretagne pour y passer l’hiver avait démarré là, à cet instant, après s’être mis en place en Irlande. Pour un problème de dos, j’avais pris un rendez-vous dans un cabinet de kinésithérapie à Ennis, la capitale du comté de Clare. La thérapeute qui m’avait reçu était française. Elle pratiquait une méthode douce qui prenait du temps et nous avions parlé de l’automne et de l’hiver en Irlande. Elle avait eu la même réponse que le chef cuisinier pour la Bretagne et constaté elle aussi que la plupart des couples français qu’elle connaissait étaient repartis. Elle était venue en Irlande parce qu’elle avait épousé un Irlandais kinésithérapeute et elle tenait le coup parce que son mari était « du pays ».

Cet impossible tenait de la conquête de l’ouest américain qui ne se réduisait pas à la seule conquête de territoires. Le steak du « That’s my steak, Valance ! » était ramassé par Ransom Stoddard qui était L’homme qui tua Liberty Valance même s’il ne l’avait pas tué. Dans ces deux régions de l’extrême ouest européen, la bière, le whisky, le cidre, le chouchen et le lambic faisaient office de colts, le vent, la pluie et la tempête d’attaquants de diligence. La question était de savoir si je pouvais être Ransom Stoddard sans le secours de Tom Doniphon.

(à suivre)

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