Un hiver en Bretagne – Roman (14)

Sorti du ventre du bateau au volant de ma voiture, j’avais traversé Roscoff encore endormie.  

C’est alors que les planètes avaient commencé à s’aligner.   

D’abord, la place de stationnement libre juste en face de l’hôtel. Ensuite, le créneau réussi du premier coup. Enfin, de part et d’autre des trois lignes verticales lumineuses tracées sur la façade par les projecteurs, les fenêtres sombres signalant les chambres disponibles.

J’avais dit à l’hôtesse d’accueil que je désirais en réserver une qui donne sur la mer.

– Pour combien de nuits ? avait-elle demandé en acquiesçant tandis que ses doigts avaient commencé leur course sur le clavier de l’ordinateur.

Ils s’étaient immobilisés, elle avait levé les yeux et je m’étais entendu répondre « trois nuits ».

L’explication de cette spontanéité se trouvait non dans un quelconque sens de cet alignement de planètes métaphoriques, mais dans l’énergie positive qu’avait suscitée cette addition de tout petits événements sans importance en eux-mêmes. Comme celle qui fait s’écrier « C’est le plus beau jour de ma vie, j’ai retrouvé mon chapeau ! » parce que la perte est toujours un chaos.

Cela supposait une disposition d’esprit,  peut-être aussi de corps, allez savoir, prête à saisir les incidences pour en faire un moteur d’énergie positive. Une disposition rangée avec un ricanement jaune dans le tiroir « optimisme » par le pessimisme pour qui le bon est toujours annonciateur du mauvais et qui s’auto-justifie en qualifiant d’imbéciles heureux ceux qui se réjouissent de retrouver leur chapeau ou de trouver une place de stationnement juste devant la porte de l’hôtel un matin de pluie en Bretagne.

Quand j’avais précisé que je venais de débarquer et que je souhaitais prendre un petit-déjeuner, elle m’avait invité à entrer dans la salle à manger en précisant qu’il s’agissait d’un buffet.

Le buffet n’était pas un meuble mais un libre-service.

Les linguistes discutaient toujours de l’évolution du sens du mot d’origine italienne – buffa désignait ce qui produit du souffle, comme la bouche qui émet le rire sollicité par l’opéra du même nom créé à cet effet, ou encore celle d’aération du métro new-yorkais dont on sait, depuis Marilyne Monroe, et après quelques réflexions, que l’air chaud gonfle les robes qui en deviennent ainsi bouffantes.

Comment avait-il fini par désigner le meuble puis la nourriture proposée au client sans autre restriction que la sienne ? Telle était la question. Est-ce que le gonflement des bedaines et des joues, soufflées comme le verre par la bonne ou malbouffe, aurait été transféré par mimétisme sur le buffet ventru, gros de toute sa vaisselle vouée aux victuailles  ?

La langue humaine était capable de toutes les audaces.

Comme les hôteliers dont il n’était pas encore établi s’ils avaient conçu le buffet synecdochique pour permettre à leurs clients de vérifier que le choix implique le renoncement.  

Synecdochique – quel adjectif ! –  venait de synecdoque – quel nom ! et même pour ceux qui savent le grec ! Mais comment dire autrement, sinon dans une phrase compliquée qui alourdirait inutilement l’explication, comme celle que j’étais en train d’écrire pour expliquer ce que le terme savant me permettait de ne pas expliquer, que le « buffet » annoncé par l’hôtesse ne désignait pas un meuble, comme je l’avais indiqué, mais, et comme la voile désigne le navire ou la lame l’épée surtout quand elle est fine, les aliments proposés en libre-service ?

Exposer une telle quantité de nourriture avec le message « autant que vous voulez » renvoyait selon qu’on penchait pour la vulgarité ou la distinction, à la goinfrerie ou à la corne d’abondance, à Gargantua avant ou après son éducation humaniste, et à Pluton, le dieu de la richesse – la ploutocratie et les ploutocrates venaient de là – et du royaume des morts.

La construction du rapport entre la richesse et la mort occupait une place d’autant plus importante dans les théories que ceux qui possédaient beaucoup de tout ce qu’on peut posséder n’étaient jamais les plus nombreux.  L’évangile de la malédiction divine contre les riches qui n’auraient pas de billet d’entrée pour le paradis de l’au-delà ne suffisait pas toujours à convaincre les pauvres qu’ils avaient beaucoup de chance d’être pauvres dans l’ici-bas.  

Répondant aux stimuli envoyés par la profusion,  mes yeux s’étaient agrandis pour toucher aux rivages de l’infiniment grand, tandis que mon ventre se connectait aussitôt à la zone cérébrale spécifique chargée de répondre par la raison à l’appel puissant de l’hubris, la démesure et l’outrance que les Athéniens considéraient comme le mal redoutable par excellence, sans doute parce qu’ils y étaient fortement enclins.

Le buffet n’était qu’un miroir aux alouettes.

En optant pour le sucré, j’avais choisi en même temps de renoncer au salé – le lard, au lever du jour, même quand il est breton, n’était pas ma tasse de thé – et composé un plateau de petites crêpes fines et dentelées comme les coiffes bigoudènes, d’un triangle isocèle de far aux pruneaux, d’un yaourt nature en pot de verre sur lequel était inscrit le nom de la ferme bretonne qui le produisait et d’un mug de café pur arabica, lui brésilien.

Les deux tables les plus proches de la fenêtre étant occupées, chacune par un couple mixte, j’avais décidé de m’installer à l’écart et salué au passage les quatre voyageurs.

 L’un des couples avait répondu par un double « hello » dont la version anglaise du guide breton posé sur la table indiquait l’origine, l’autre par un vague grognement français de lui, elle se contentant d’un vague hochement de tête du même idiome. Je n’en tirai aucune conclusion définitive.

J’ignorais alors que je reviendrais l’année suivante et encore moins le même jour. Le processus enclenché par la spontanéité de la réservation n’avait pointé son nez que le soir, dans le restaurant où je me trouvais de nouveau.

J’ignorais aussi que les deux soirées se termineraient de manière très différente.

(à suivre)

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